Extrait
de : LA PEAU DE CHAGRIN (de
BALZAC)
Le lac du Bourget est une vaste coupe de
montagnes tout ébréchée
où brille, à sept ou huit
cent pieds au-dessus de la Méditerranée,
une goutte d’eau bleue comme ne l’est
aucune eau dans le monde. Vu du haut de
la Dent du Chat, ce lac est là comme
une turquoise égarée. Cette
jolie goutte d’eau a neuf lieues de
contour et dans certains endroits près
de cinq cents pieds de profondeur. Etre
là dans une barque au milieu de cette
nappe par un beau ciel, n’entendre
que le bruit des rames, ne voir à
l’horizon que des montagnes nuageuses,
admirer les neiges étincelantes de
la Maurienne française, passer tour
à tour des blocs de granit vêtus
de velours par les fougères ou par
des arbustes nains, à de riantes
collines ; d’un coté le
désert, de l’autre une riche
nature ; un pauvre assistant au dîner
d’un riche ; ces harmonies et
ces discordances composent un spectacle
où tout est grand, où tout
est petit. L’aspect des montagnes
change les conditions de l’optique
et de la perspective : un sapin de
cent pieds vous semble un roseau, de larges
vallées vous paraissent étroites
autant que des sentiers. Ce lac est le seul
où l’on puisse faire une confidence
de cœur à cœur. On y pense
et on aime. En aucun endroit vous ne rencontriez
une plus belle entente entre l’eau,
le ciel, les montagnes et la terre. Il s’y
trouve des baumes pour toutes les crises
de la vie. Ce lieu garde le secret des couleurs,
il les console, les amoindrit, et jette
dans l’amour je ne sais quoi de grave,
de recueilli, qui rend la passion plus profonde,
plus pure. Un baiser s’y agrandit.
Mais c’est surtout le lac des souvenirs ;
il les favorise en leur donnant la teinte
des ondes, miroir où tout vient se
réfléchir. Raphaël ne
supportait son fardeau qu’au milieu
de ce beau paysage ; il y pouvait rester
indolent, songeur et sans désirs.
Après la visite du docteur, il alla
se promener et fit débarquer à
la pointe déserte d’une jolie
colline sur laquelle est situé le
village de Saint-Innocent. De cet espèce
de promontoire, la vues embrasse les monts
du Bugey, au pieds desquels coule le Rhône,
et le fond du lac ; mais de là
Raphaël aimait à contempler,
sur la rive opposée, l’abbaye
mélancolique de Haute-Combe, sépulcre
des rois de Sardaigne prosternés
devant les montagnes comme des pèlerins
arrivés au terme de leur voyage.
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